Après l’épisode le plus long sous la propriété de la même famille, suit l’épisode le plus court, onze années seulement de détention du moulin de Corzé. Un épisode court, mais qui nous emmène loin, même si tout commence à Corzé même.  

Qui est cet Urbain Leloy1, auquel Claude Guillaume Testu de Balincourt vend le moulin en 1739 ? Issu d’une famille originaire de Jarzé, son grand-père y était chirurgien, mais son père, chirurgien également, exerçait à Corzé et c’est là que nait Urbain en février 1699. 

Dans son dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et-Loire, sous la notice Moulins de Corzé, Célestin Port l’évoque comme “noble homme Urbain Leloy Mouret des Isles”. D’où vient qu’il puisse porter ce nom ? La réponse est dans la généalogie d’Urbain.  

Son grand-père, Claude Leloy, chirurgien à Jarzé, se marie à Jarzé en 1669 avec Marguerite Dubreûil, elle-même fille d’un chirurgien de Jarzé. Le couple aura quinze enfants dont cinq atteindront l’âge adulte. L’aîné des quatre garçons survivants sera prêtre, la sœur mariée à un notaire et deux autres frères, René et Urbain seront chirurgiens, mais sur des continents différents. 

Né en 1671 à Jarzé, René se marie en 1694 avec Perrine Maillard, une jeune fille de Corzé, où s’installe le couple. Son frère Urbain né deux ans plus tard, chirurgien également, s’installe… aux Cayes, sur la partie française de l’île de Saint-Domingue (qui deviendra plus tard Haïti). Il s’y mariera en 1734 avec Catherine Bigourt, née sur ce qui s’appelait alors l’île à tabac, dite aussi île de la Tortue, célèbre pour avoir abrité pirates et boucaniers, au nord du rivage de Saint-Domingue. 

La présence d’un Angevin n’avait rien d’exceptionnel à l’époque. De 1664 à 1774, Bertrand d’Ogeron, originaire de Rochefort-sur-Loire, est le gouverneur de ce territoire. Il “s’efforça de transformer les repaires flibustiers de « la Tortue et Coste Saint-Domingue » en une véritable colonie policée2”. Il va s’appuyer sur ses compatriotes angevins pour y parvenir. Sous son impulsion, “de modestes engagés puis des familles bourgeoises et nobles de l’Anjou vont tenter l’aventure et chercher à s’enrichir grâce au commerce de produits coloniaux, en particulier le sucre de canne, le plus lucratif au XVIIIe siècle3 » 

“Notre” Urbain Leloy, l’acheteur du moulin en 1739, neveu et sans doute filleul d’Urbain le chirurgien des Cayes, ne tente pas la traversée de l’Atlantique. À l’inverse, c’est son épouse qui fera le trajet depuis Saint-Domingue : Jeanne Mouret est née aux Cayes en 1711. On ignore à quelle époque ses parents se sont installés sur l’île ni quand ils sont décédés. Mais il est probable que Jeanne devient orpheline assez tôt et qu’elle a dû être rapatriée en France à l’instigation de René Leloy pour être confié à Urbain Dubois, un tailleur de pierre de Corzé, marié à la sœur d’Urbain et René, Louise. Sur l’acte de mariage de Jeanne et Urbain Leloix, Urbain Dubois est dit curateur (tuteur) de Jeanne. 

L’acte de baptême de Jeanne Mouret aux Cayes, île de Saint-Domingue 

Parmi les présents selon l’acte de mariage : Jean Leloy, frère d’Urbain (21 ans) ; Urbain Dubois, déjà cité ; René Delisle (“Delisle prêtre” est le frère de François), marchand, honorable homme et bourgeois ; Pierre Lepage, “fermier des moulins de Corzé” donc alors employé du marquis de Balincourt et le sera d’Urbain Leloy ; Jean Crosnier, marchand, bourgeois, beau-frère de René Delisle ; et quelques autres, originaires de Corzé et travailleurs de la terre. Les notables et les paysans, tout Corzé se pressait à ce mariage. C’est à cette époque qu’Urbain ajoute à son patronyme celui de sa femme, Mouret, et la mention “des Isles”, une façon de souligner la part prise dans la mise en valeur de Saint-Domingue. 

Acte de mariage d’Urbain Leloy et Jeanne Mouret à Corzé le 9 février 17928

Est-ce que ce patronyme flatteur lui est monté à la tête, ou bien est-ce qu’il est saisi d’hubris l’entrainant à rajouter la mention ? Onze ans après son mariage, Urbain Leloy va décrocher le titre de seigneur en se portant acquéreur des terres et du moulin de Corzé, la ville où il est né, où il exerce ses talents de chirurgien et dont il acquiert ainsi le titre de seigneur. L’a-t-il fait grâce à la dot de Jeanne Mouret ? A-t-il été victime de la folie des grandeurs ? En 1746, son meunier, Pierre Lepage, l’assigne en justice. 

Ce n’était pas rien d’attaquer ainsi un seigneur, qui plus est son propriétaire… On ne connait ni la cause ni l’issue du procès. Une hypothèse est qu’à la suite d’une tempête ou d’une forte crue, les installations du moulin avaient subi des dégradations nécessitant des réparations importantes, que Leloy ne voulait – ou ne pouvait – pas financer. Cela explique peut-être qu’il ait souhaité revendre (se débarrasser de ?) ce moulin.  

En l’an de grâce 1750, le sieur Olivier Macé se porte acquéreur du moulin de Corzé. 


  1. On retrouve également le patronyme sous la forme Leloix ou, plus rarement, Le Loÿ. Nous optons ici pour celle qui figure sur son acte de mariage, le paraphe figurant sur l’acte étant également tracé avec un y, Leloy ↩︎
  2. Charles Frostin. Angevins de modeste condition établis à Saint-domingue (Correspondance Labry, 1752-1778) in Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 57, n°209, 4e trimestre 1970, pp. 447-468 ↩︎
  3. Les Angevins et le sucre. Plantations et industries du XVIIe au XIXe siècle, dossier pédagogique des Archives départementales de Maine-et-Loire, 2016 ↩︎