Olivier Macé est un autre exemple, dans la monarchie finissante, de la montée en puissance de la bourgeoisie. C’est un simple marchand angevin quand il se marie le 11 janvier 1724 sous les voutes de la cathédrale Saint-Maurice avec Jeanne Barachin, fille d’un autre marchand. En 1750, quand il se porte acquéreur du moulin dont veut se défaire Urbain Leloy, il porte le titre de “Conseiller du roi, échevin perpétuel à l’hôtel commun de la ville d’Angers”. 

L’échevin est l’équivalent de nos conseillers municipaux. Les échevins étaient à l’origine élus par les corporations et les notables pour des mandats limités. Olivier Macé vit sous le règne de Louis XV, qui a décidé pour renflouer les caisses de la monarchie, de transformer ces fonctions électives en offices que l’on achète, et qui appartient à vie à son titulaire. Le titre de conseiller du roi était honorifique, et signifie simplement qu’il agissait dans ses fonctions d’officier municipal au nom du roi. 

Depuis son mariage en 1724, les affaires du marchand ont suffisamment prospéré pour lui procurer les moyens d’acheter la charge d’échevin. Et pour couronner sa réussite, d’acquérir un fief. 

Ce sera le fief des terres et moulins de Corzé. Le contrat est daté du 10 septembre 1750. Outre sa fonction d’échevin, Olivier Macé était également juge consul, donc au fait des litiges, conflits, faillites des marchands locaux. Ce sont peut-être ces fonctions qui l’ont mis en relation avec Urbain Leloy, dont on a vu qu’il connaissait quelques difficultés dans ses affaires. 

En 1750, il a une cinquantaine d’années. De son mariage, il a eu deux enfants, Anne, née en février 1733 et Marc Jean, né en juillet 1734. Anne se marie en 1756 à Saint-Sylvain d’Anjou avec un bourgeois d’Angers, Jean Louis Baron. Marc Jean Macé épouse la sœur de Jean Louis, Marie Jeanne Baron, en 1764. Olivier Macé, comme son épouse, sont décédés dans l’intervalle des deux mariages, donc entre 1756 et 1764. Lors de son mariage, Marc Jean a pour patronyme Macé de la Motte. Pourtant, bien qu’il ne meure qu’en 1802, c’est Anne qui a hérité du moulin. Elle en confie la vente à Me Claude Augustin Fourmond.

Le notaire royal, sis au 12 rue Corneille à Angers, détaille par une première annonce publiée le 11 février 1785 dans les Affiches d’Angers l’étendue du fief de “la terre de la Motte, plus connue sous le nom des Moulins de Corzé” : 

“La maison est près la riviere du Loir ; elle est distribuée en une cuisine, salle à manger, salon de compagnie, boulangerie, 2 chambres à cheminée au premier étage, un grenier au-dessus, un autre grenier régnant sur la cuisine et sur la boulangerie, cave voûtée, grange où est le pressoir, écurie à contenir 8 chevaux, grenier au-dessus, toits à porcs, latrines, cour, & terrein vaste où sont placés ces bâtiments ; ledit terrein garni de noyers ; jardins de 4 boisselées, verger ensuite, garni de bons arbres ; réservoir qui reçoit l’eau de la riviere du Loir, droit de suie, de rouissage, de port & pontonage, droit de pêche, exclusif sur plus d’une lieue de ladite riviere du Loir ; droit de haute Justice. Un clos de vigne, contenant 11 quartiers. 

Les moulins à eau de la Baillé1 de Corzé, composés de 4 meulles, sous le même toit, greniers au-dessus, logement du Meûnier, boulangerie, toits à porcs, écurie à contenir 20 chevaux. La métairie & fief de la Ténébriere, ledit fief fort étendu, la métairie composée de tous les logements nécessaires à l’Exploiteur, 42 journaux de bonnes terres labourables, & une grande pâture ; environ 25 arpents de prés, partie closes & regaignables, partie située dans la prairie de la grande riviere, entre la riviere du Loir et la paroisse de Soucelles. Outre les menus cens, dus au fief, il dépend de ladite terre 45 livres de rente fonciere en argent, & 6 boisseaux de bled.” 

L’annonce précise que la vente sera faite aux enchères, l’adjudication étant prévue le lundi 7 mars 1785. Mais elle reste infructueuse et Me Fourmond repasse une annonce le 6 mai 1785, avec un paragraphe supplément précisant : « On propose la vente de la totalité, ou séparément de chaque article (…) Les enchères en seront reçues à tous jours, & l’adjudication faite conjointement ou séparément, le vendredi 3 juin 1785. »

De nouveau, l’adjudication échoue, l’annonce que publie Me Fourmond dans Les Affiches du 31 mars 1786, confirme la vente par lots et ajoute un assouplissement des conditions de paiement : « L’adjudication s’en fera dans le courant de Mai 1786, de la totalité ou d’un quart par indivis : l’un des Propriétaires l’adjugera séparément, à bon compte, argent comptant ou à terme, au gré de l’Acquéreur ».

Et cette fois sera la bonne, le moulin trouve un acheteur.

Un fils de chirurgien, puis un marchand assez riche pour acheter une charge d’échevin : l’identité des propriétaires successifs du fief de Corzé depuis que le marquis de Balincourt s’en est séparé montre bien la soif de la bourgeoisie de se tailler une place dans cet Ancien Régime finissant. Une nouvelle étape s’ouvre maintenant dans l’histoire du moulin de Corzé. Désormais, les meuniers, ou leurs descendants, ne se contenteront plus d’exploiter le moulin de Corzé au profit d’un seigneur, ils en détiendront l’acte de propriété. 


  1. D’après le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), le mot Baillée, subst. fém. est en 1570 un terme du droit coutumier, signifiant « bail à ferme, bail » ↩︎